Coup de griffe !

Coup de griffe !

LES DEUX SCANDALES DES CÉSARS !

Vous ne le savez peut-être pas, mais les prochains Césars s’annoncent sous de bien tristes auspices. Voici pourquoi.

En attendant le 23 février l’attribution des trophées du cinéma français, il faut d’ores et déjà se faire à l’idée de l’épidémie d’embarras collectif qui paralysera à coup sûr l’assistance lorsqu’arrivera le moment de remettre le désormais rituel « César du public ».

DANY BOUDE

Inauguré l’année dernière, il s’agit d’une statuette imaginée dans un but unique : faire plaisir à Dany Boon qui, très mauvais joueur, avait révélé en 2009 un aspect profondément antipathique de sa personnalité en claironnant sur tous les tons l’absence quasi totale de nominations pour son triomphal « Bienvenue chez les Ch’tis ». Championne hexagonale historique au box-office tricolore avec près de vingt millions d’entrées (à seulement quelques encablures du number one absolu « Titanic »), sa chouette comédie n’avait en effet recueilli qu’une seule citation pour son scénario. Vexé comme un pou, amer comme un navet cru, aigre comme le cornichon qu’il était soudain devenu, Danychou avait alors dénoncé « l’élitisme », le « parisianisme », voire le « mépris » de la profession, coupable à ses yeux ne pas avoir jugé de bon de hisser dans les catégories majeures l’objet d’un tel plébiscite.

POUR TOI, PUBLIC

Avec un certain temps de retard, la direction de l’Académie des votants a donc eu l’idée lumineuse d’inventer le « César du public » : non pas pour saluer le résultat d’un vote qualitatif issu de la consultation des spectateurs, mais pour célébrer le film en ayant rassemblé le plus grand nombre dans les salles. En clair : pas le « meilleur » dans quelque domaine artistique que ce soit, juste une prime à la consommation. Imagine-t-on l’Association Mondiale des Charcutiers saluer d’un Groin d’Or les Knackis de Herta ou le Cercle Européen des Amateurs de Poulet décerner leur Croupion de Platine aux Nuggets de McDo ? C’est pourtant bien ce qui se passe depuis deux ans aux Césars.

VU ET APPROUVÉ ?

De la même manière que fut créé en 1983 le César du meilleur espoir pour consacrer le phénomène Sophie Marceau dans « La Boum 2 » (de fait, elle l’a emporté haut la main au nez de ses concurrentes Souad Amidou, Fabienne Guyon et Julie Jézéquel, nommées pour faire de la figuration et disparues depuis des radars), le premier « César du public », non compétitif on le rappelle,  a ainsi entériné voilà pile onze mois … Devinez quoi… « Raid dingue ! »… De devinez qui… Dany Boon. Le vainqueur 2019 est déjà connu, il suffit de regarder les chiffres : avec 5,7 millions d’entrées, c’est donc… Tenez-vous bien, ça va faire mal… « Les Tuche 3 », la si subtile, si peu franchouillarde et si magistralement interprétée comédie signée Olivier Baroux. Est-il utile de préciser que l’argument du succès populaire n’est pas toujours synonyme de qualité ? De signaler qu’un film beaucoup vu n’est pas forcément beaucoup aimé ? Si le « César du Public » avait existé il y a six ans, il serait ainsi revenu aux « Bronzés 3 » et à ses quelque 9,5 millions de tickets vendus. Or tout le monde sait que cette pauvre chose a non seulement déçu l’écrasante majorité de ses spectateurs, mais qu’elle a fait l’objet d’une véritable détestation de la part des fans qui s ‘étaient rués en masse avant de sortir écœurés de la salle. En octroyant son « César du Public » sur la foi de la seule calculette, l’Académie se prend sauvagement les pieds dans le tapis de la démagogie, du populisme et du cynisme mercantile. Et on plaint d’avance les pauvres « Tuche » qui, le soir de la cérémonie, entendront les applaudissements moqueurs d’une assistance dont absolument aucun membre ne sera dupe de la supercherie.

Vous ne rêvez pas, “Les Tuche 3” va bien recevoir un César

À QUI PERD GAGNE

Moins visible, mais sans doute beaucoup plus grave et inquiétant, l’autre scandale des Césars est le fruit d’une décision prise il y a trois ans dans une discrétion qui confine à la lâcheté. Au terme d’un conclave à huis clos qu’on imagine atterrant, la direction de l’Académie a en effet glissé une toute nouvelle directive dans son règlement intérieur : en gros, le César du meilleur réalisateur ne pourra pas être attribué à celui ou à celle qui aura mis en scène le meilleur film. Pour justifier cette « loi » monstrueusement arbitraire et anti artistique au possible, adoptée sans la moindre communication médiatique, ses promulgateurs ont avancé l’argument suivant : elle permettra d’éviter une « concentration » excessive de prix sur un même film et de laisser aux autres une chance supplémentaire de rafler la célèbre sculpture. Autrement dit, un film n’a désormais plus le doit d’être « trop bon », et un cinéaste « trop talentueux » se verra immédiatement sanctionné. Mais on est où, là ? À l’école maternelle ? Sous Staline ?

SERVICE APRÈS-VOTE

Le plus insupportable de l’affaire, c’est que les votes des membres de l’Académie ne sont plus respectés. Car si le décompte des voix place en tête le réalisateur du meilleur film, celui-ci se verra automatiquement rétrogradé au profit du cinéaste arrivé second qui, du coup, se verra propulsé à la première place. Un peu comme si, aux Jeux Olympiques, la médaille d’or du 100 mètres revenait à l’athlète arrivé trois secondes après Husain Bolt !

Depuis son adoption, cette règle a ainsi déjà fait deux victimes : Paul Verhoeven, sacré meilleur réalisateur au nombre de suffrages pour « Elle », mais écarté au profit de Xavier Dolan pour « Juste la fin du monde » ; et Robin Campillo, hissé au sommet du podium pour « 120 battements par minutes », mais éjecté par l’Albert Dupontel d’« Au revoir là-haut ». Qui sera cette année le deuxième-bombardé-premier ? Impossible à deviner. Mais ce qui relève bel et bien du déni de démocratie fait désormais officiellement partie du jeu.

On attend encore la personnalité d’envergure qui osera flanquer un coup de pied dans cette fourmilière dont le cinéma français ne ressort pas grandi.