Celle Que Vous Croyez

En salle le

6 mars 2019

De

S. Nebbou

Avec

J. Binoche, F. Civil, N. Garcia

Genre

Drame (1h41)

Distributeur

Agora

Pour épier son amant, une femme 50 ans crée un faux profil sur les réseaux sociaux et devient Clara, une magnifique créature imaginaire de 24 ans. Prisonnière de son avatar, elle tombe éperdument amoureuse du propre meilleur ami de son amant.

Dans l’enfer d’Internet

Toujours à la recherche de nouveaux défis, Juliette Binoche se crée un faux profil pour épier son amant sur les réseaux sociaux dans un film très contemporain.

« Celle que vous croyez » est l’adaptation d’un roman de Camille Laurens. Le connaissiez-vous ?

Juliette Binoche : Je ne l’ai lu qu’après avoir découvert le scénario. J’avais trouvé la construction de l’histoire vertigineuse et j’avais envie de voir si le livre avait ce même tourbillon émotionnel. J’ai été surprise par la liberté du réalisateur Safy Nebbou, comme s’il s’était approprié l’histoire, et j’y ai moi-même repêché quelques pépites qu’il a accepté d’intégrer dans son scénario avec enthousiasme. Trahir un livre est nécessaire pour passer à l’acte d’un film, mais relire le livre au cours du tournage est une source magnifique pour se rappeler le contexte, une émotion, un ton, un paysage intérieur qui nourrit le jeu qui doit rester une matière vivante. Les mots doivent être des levains, ce ne sont pas que des idées, ce sont des matières, des pensées que nous devons faire vivre, qui doivent soulever les gens, pas seulement dans leurs têtes..

Qu’est-ce qui vous a le plus séduite au départ dans ce scénario ?

Il faut être plus que séduite pour faire un film, surtout celui-là : cette histoire est passionnelle et dangereuse ! L’inconnu rend curieux. C’était pour moi une plongée dans un monde que je ne connaissais pas vraiment, celui de Facebook et de ses possibles ! La structure du scénario m’a permis de rentrer peu à peu dans l’état émotionnel et psychologique de son aventure, avec des périodes bien différentes : le temps avec la psy, le temps du roman, et sa vie que l’on suit au fur et à mesure du film et qui se transforme. Cette femme a tous les âges, en tout cas, elle le croit. On se demande comment il est possible qu’une femme sortie de longues années d’études littéraires, professeur à l’université, puisse tout à coup s’accrocher à son iPhone comme une adolescente. Elle paraît vivre des vies contradictoires. Malgré toute son érudition et sa maturité, c’est le désir de l’enfance qui persiste : celui d’être rassurée et d’être aimée. Le sentiment d’abandon semble être le déclencheur de sa perte d’identité. Ce qui m’a étonnée, c’est de voir que par dépit ou vengeance, elle utilise un faux profil et parvient à oublier ce mensonge en vivant totalement cette nouvelle vie. Aussi, ses mille visages m’ont permis d’explorer cette notion si complexe du désir, la peur de laisser échapper la jeunesse, le pouvoir de l’imaginaire, et également de comprendre comment on peut se créer un monde qui nous fait vivre et nous étouffe à la fois. Claire a la capacité de renaître quand tout est détruit… C’est cela que propose le film.

En effet, Claire est un personnage qui s’écroule, se relève, s’écroule à nouveau, etc. En souffrance, malgré tout…

C’est finalement quand on touche le fond, qu’on a tout perdu, qu’on ne peut plus se retourner vers le passé, qu’un autre état de conscience apparaît. La vraie souffrance est un passage proche de la mort, elle peut être accablante, mais elle rend plus humain. L’orgueil ne peut plus nous sauver, on est obligé de faire mourir nos croyances, nos valeurs qui nous semblaient si fondamentales ! Si la souffrance ne nous écrase pas, elle peut être un vrai guide intérieur. Au début du film, Claire est victime de deux rejets, celui de son mari et celui de son jeune amant. Après ces défaites, la création de cet avatar lui permet de sortir la tête hors de l’eau, de ne pas sortir vaincue. Elle ose être la conquérante, elle sent son pouvoir, sa puissance, sa jouissance, mais, prise dans l’impasse de sa tricherie, elle est obligée de suicider cette illusion. Le suicide présupposé de son amant fictif que lui annonce son premier amant signe l’importance de leur amour. C’est une preuve d’amour qui la conforte, mais qui la détruit également. Elle plonge alors dans une dépression, qui lui permet de se relier à sa vérité, même si elle est longtemps dans le déni.

N’est-ce pas doublement vertigineux pour une actrice d’interpréter une femme qui, à un moment donné, ne fait plus très bien la différence entre le réel et la fiction?

Ça n’est pas la première fois! Dans « Sils Maria » d’Olivier Assayas, « Copie conforme » d’Abbas Kiarustami et « Code inconnu » de Michael Haneke par exemple, j’ai pu jouer entre la réalité et la fiction… C’est un thème que les réalisateurs affectionnent, et qui est très amusant à jouer pour un acteur, car il s’agit d’avoir un recul et d’être dedans, un peu comme dans la vie. Sans doute parce que ces histoires dans l’histoire nous tendent un miroir, nous aident à comprendre ce que nous faisons, les règles du jeu. On se raconte tous des histoires, non ? Le subjectif est le fondement de nos vies, et nous savons quelque part que le « réel » est ailleurs, on le sent, on le devine. « Celle que vous croyez » nous donne différents points de vue de l’histoire. Le personnage de la psy semble aussi touché par cette femme, qui la questionne sur sa vie, sa féminité, le désir, le temps qui passe.

Le sexisme ordinaire est aussi l’un des thèmes abordés par le film gigogne. Lorsque Claire se créée un avatar qui a la moitié de son âge sur Facebook, il est difficile de n’y voir qu’un hasard, non ?

Oui bien sûr, son avatar est jeune et belle, et elle va se servir de cette image comme d’une arme magique. Son avatar est son ennemie numéro 1, mais elle est aussi sa force suprême qui lui permettra de manipuler, de jouir et d’être partie prenante de cette société de laquelle elle a été expulsée. Elle a aussi une forme d’ironie quand elle poste la photo sur son faux profil. Une ironie du sort qu’on réserve aux femmes de son âge. Il ne s’agit pas seulement de redevenir jeune grâce à cette photo, mais de se servir de cette jeunesse pour regagner sa dignité et sa force pour un temps. Il lui faudra un autre temps pour retrouver sa véritable force, celle de l’indépendance la plus fondamentale, libérée de ses peurs et des attentes extérieures. Accepter de perdre, c’est la force de la maturité, qui permet un nouveau lieu intérieur où le bonheur est vécu autrement.

Le film parle aussi des réseaux sociaux et de leurs mirages…

Personnellement j’ai un compte Instagram, c’est un moyen ludique et direct de partager mes préoccupations, mes tournages, des photos, des poèmes avec des personnes du monde entier. Le lien cosmopolite me rassure. La communication a complètement changé avec tous ces réseaux sociaux, on a beaucoup plus de doutes sur tout ce qu’on essaye de nous faire croire dans les médias classiques. L’information pullule dans tous les coins de la terre, on a l’impression que tout va très vite. Se recentrer sur sa propre énergie demande de la sagesse et de la vigilance, car nous sommes pollués et surveillés de partout.