Colette

En salle le

23 janvier 2019

De

WASH WESTMORELAND

Avec

KEIRA KNIGHTLEY, DOMINIC WEST, ELEANOR TOMLINSON

Genre

Drame (1h51)

Distributeur

DCM Films

1893. Malgré leurs quatorze ans d’écart, Gabrielle Sidonie Colette, jeune fille à l’esprit rebelle, épouse Willy, écrivain aussi égocentrique que séducteur. Sachant repérer les talents mieux que quiconque, il l’autorise à écrire… À condition qu’il signe ses romans à sa place.

Un siècle d’avance

Romancière d’une envergure exceptionnelle, Colette fut aussi une femme incroyablement en avance sur son époque. Elle ressuscite aujourd’hui dans un passionnant biopic où brille Keira Knightley.

La saga « Claudine », « Sido », « Chéri », « Le Blé en herbe »… Lire Colette, c’est comme comprendre la musique sans même connaître le solfège. Chez elle, chaque lettre est une note, chaque mot un accord, chaque phrase une mélodie, chaque chapitre un concerto. Pourtant, rien de bien sorcier en apparence dans son style, juste l’accord miraculeux de mots tout simples accordés avec une intuition irrationnelle.

Prodigieusement suggestive, la magie de son verbe est un feu d’artifice de sensations, de saveurs, de parfums. Elle écrit « soleil », et voilà qu’on se met à bronzer ; elle écrit « chocolat chaud », et voilà qu’un flux cacaoté se répand sur nos papilles ; elle écrit « muguet », et nous voilà soudain environnés de senteurs florales. Mais qui était donc cette figure majeure de la littérature féminine, souvent adaptée au cinéma et à la télévision ? D’où lui est venue cette inspiration sans pareille ? Grâce au film qui porte aujourd’hui son nom, où Keira Knightley trouve en passant son plus grand rôle, tous ces mystères et toutes ces questions sont résolus avec une élégance qui captive autant qu’elle enrichit.

UNE PIONNIÈRE

Sidonie-Gabrielle Colette est une source d’inspiration et une figure fascinante pour d’innombrables lecteurs depuis qu’elle est devenue célèbre – et scandaleuse – au début du  20è. Certes, Colette a écrit la série des « Claudine », partiellement autobiographique, pour son mari Henry Gauthier-Villars, dit Willy, qui comptait bien exploiter ses talents littéraires. Mais elle s’est affranchie de leur relation et a su se tailler une place bien à elle. « Chéri » (1920) et « Gigi » (1944) ont été écrits signés de son nom, ont suscité l’engouement du public, et « Gigi » est même devenu en 1958 une comédie musicale emblématique de la MGM.

Sans craindre de révéler des détails parfois choquants de sa vie privée sous couvert d’intrigues fictives à peine voilées, Colette était, selon le réalisateur anglais Wash Westmoreland, « très en avance sur son temps ». Voilà près de vingt ans qu’elle le passionne et l’hypnotise. « J’ai longtemps développé des projets et coréalisé des films avec mon partenaire Richard Glatzer », dit-il. « Nous étions coscénaristes, coréalisateurs et compagnons dans la vie. En 1999, Richard s’est mis à lire pas mal d’ouvrages de et sur Colette, et il m’a conseillé de m’y plonger également. Nous avons pris conscience qu’il y avait là un potentiel pour un film formidable, surtout si on s’attachait à son premier mariage.

C’était une époque-charnière – les débuts de la modernité. Un véritable tsunami bousculait les rôles traditionnellement attribués aux hommes et aux femmes : les femmes réclamaient davantage d’indépendance dans tous les domaines, tandis que les hommes résistaient de toutes leurs forces. L’union de ces deux personnages hors normes – Colette et Willy – était emblématique de ces changements en profondeur. »

Un couple pas comme les autres

LE MYSTÈRE COLETTE

Dix-huit ans plus tard, après s’être fait connaître avec « Echo Park L.A. » et « Still Alice », il a fini par porter à l’écran son projet le plus ambitieux à ce jour… Et le premier long métrage qu’il met en scène seul : son compagnon Richard est décédé des suites de la maladie de Charcot le 10 mars 2015 deux semaines seulement après que Julianne Moore eut obtenu l’Oscar de la meilleure actrice pour « Sill Alice ».

Pour la productrice de « Colette » Pamela Koffler, « le film raconte une histoire extraordinaire qui, à mon sens, était particulièrement actuelle. J’avais aussi le sentiment que le scénario parlait d’une femme écrivain extrêmement célèbre dont très peu de gens connaissent la vie privée. » Elle aussi productrice, Elizabeth Karlsen était surtout intéressée par le fait qu’il s’agissait « d’une histoire centrée sur une femme d’une importance incommensurable dans l’histoire de la littérature et de l’émancipation féminines. Elle a bousculé les conventions sociales, le rapport à la sexualité et les rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes. Elle a changé la donne. » Pour Wash Westmoreland, il s’agit assurément de thématiques qui lui tiennent à cœur, et c’est l’enthousiasme du réalisateur pour le projet qui a convaincu Keira Knightley d’accepter le rôle de Colette.

« L’affection de Wash pour Colette est considérable », confirme la comédienne. , précise-t-elle.  » Je crois qu’il a tissé comme un lien intime avec elle, et c’est très rare de rencontrer un tel amour pour un personnage chez un metteur en scène – ou chez qui que ce soit, d’ailleurs. Rien que le fait qu’il nourrisse ce projet depuis si longtemps et que celui-ci s’enracine dans son histoire personnelle ne pouvait que m’impressionner. »

GENÈSE D’UN SCÉNARIO

Wash Westmoreland et Richard Glatzer se sont rendus en France dès l’été 2001 pour s’atteler à l’écriture de la première mouture d’un scénario intitulé au départ « Colette et Willy ». Ils comptaient s’installer dans un appartement parisien qu’un ami leur avait mis à disposition pour y travailler, mais quand les deux hommes sont arrivés sur place, le logement en question avait été loué… « On n’avait aucun point de chute, et puis un autre ami à nous a proposé de nous héberger dans une petite maison à la campagne, très isolée », raconte Westmoreland. « En réalité, c’était un manoir du XVe siècle en piteux état, avec un étang et un clocher, envahi par les chauve-souris ! C’était hallucinant. On n’avait ni accès à Internet, ni télévision. On était vraiment coupés du monde moderne. Du coup, grâce à ce silence environnant, on a pu écrire la première version en une dizaine de jours. L’écriture a été très rapide et très précise. »

Reste que les deux complices ont bien veillé à ne pas faire savoir qu’ils préparaient un film sur Colette. « On s’est dit qu’on allait se demander qui étaient ces deux étrangers qui débarquaient en France et se permettaient d’écrire sur une héroïne français », plaisante Westmoreland. Mais ils en ont fait part à l’ami qui leur prêtait le manoir qui, à son tour, en a parlé à sa tante, elle-même très proche d’Anne de Jouvenel, la propre… petite-fille de Colette ! « La seule personne à qui on en ait parlé en France nous a permis de rencontrer la légataire de la succession Colette sans effort », se souvient le réalisateur. « Nous nous sommes ensuite retrouvés à Paris en train de prendre une tasse de thé avec la baronne de Jouvenel. Nous avons sympathisé avec elle, et elle a été emballée par notre projet : elle nous a autorisés officiellement à utiliser tous les textes de Colette qui figurent dans le scénario. Et c’était évidemment une aide précieuse. »

Pour autant, les réécritures successives du scénario n’en étaient pas moins complexes puisque, au total, Glatzer et Westmoreland ont écrit vingt versions du script en seize ans. « Tous les ans, on essayait de resserrer l’intrigue parce qu’on avait une matière pléthorique et que, le plus souvent, la vie ne se résume pas à une sympathique construction en trois actes. Réussir à raconter l’histoire de manière à ce qu’elle se prête à une forme cinématographique a été une tâche immense. » Selon le metteur en scène, ils se sont inspirés de Colette elle-même. Ou plutôt du fait qu’elle ne craignait pas de modifier, de réorganiser, voire d’enjoliver, les événements parfois sordides de sa vie au profit d’une solide dramaturgie : « Dans le film, tout s’inspire de faits réels, mais nous avons parfois pris quelques libertés pour que le récit fonctionne. »

UN ACTE D’AMOUR

Le temps a passé, le tandem a écrit et réalisé trois autres films mais, comme le signale le réalisateur, « on n’a jamais oublié « Colette », jamais ». Après le triomphe de Julianne Moore aux Oscars, Wash Westmoreland a commencé à réfléchir au nouveau projet auquel il souhaitait s’atteler avec son cher complice. Mais Richard Glatzer était désormais à un stade avancé de la maladie, si bien qu’il était hospitalisé et qu’il ne pouvait plus communiquer que via une application sur iPad. Il était cependant certain de sa réponse : « C-o-l-e-t-t-e », a-t-il lentement saisi au clavier. «Parfait, ai-je répondu, c’est notre prochain projet», confie Westmoreland. Glatzer est décédé deux semaines plus tard. « Ça a été un moment très difficile et très sombre de ma vie, j’étais dans une grande détresse, mais le film m’a donné un objectif auquel me raccrocher », raconte le cinéaste.

« J’ai pris la décision de faire « Colette » pour perpétuer sa mémoire, et je voulais m’appuyer sur la complicité artistique que j’avais nouée avec lui pour faire un film très moderne. » Il bien sûr éprouvé douloureusement l’absence de son compagnon, pour l’écriture comme pour d’autres aspects de la fabrication du film. « J’ai dû me battre tout seul », reconnaît-il.

Le réalisateur Wash Westmoreland

ET COLETTE FUT

Une fois le script finalisé avec l’aide d’une talentueuse coscénariste, les premières réflexions sur le casting concernaient bien évidemment le rôle-titre. Et il n’a pas fallu longtemps pour prendre une décision. « Keira Knightley s’est imposée », dit Wash Westmoreland. « Elle possède un mélange d’intelligence redoutable, d’humour et d’intuition hors du commun en matière de personnages historiques. En outre, elle est dans la bonne tranche d’âge pour camper une femme de 19 à 34 ans, et elle est crédible sous les traits d’un écrivain.

Keira est l’une des rares comédiennes réunissant toutes les qualités qu’on recherchait pour Colette. » Très populaire en France, l’actrice s’est dite intéressée quelques jours à peine après avoir été sollicitée.  Wash Westmoreland se souvient de la première discussion qu’il a eue avec elle, dans des circonstances pour le moins stressantes : une conversation via FaceTime, à minuit, alors qu’il était à une fête pendant le Shanghai Film Festival. « J’étais là, paniqué, à me dire que j’avais Keira Knightley au téléphone et, en jetant un œil à l’écran, je me suis aperçu qu’il me restait 20% de batterie », raconte-t-il. « Et j’ai bien cru que toute ma vie basculait à ce moment-là. Du coup, je me suis mis à réfléchir, à parler encore plus rapidement que d’habitude, et on a immédiatement noué une formidable complicité. J’ai jeté un nouvel œil à l’écran et j’ai vu qu’il ne me restait plus que 2%. Alors je lui ai lancé cette phrase ultime : « Tu incarneras ce personnage mieux que quiconque sur cette Terre. » Et elle m’a répondu : « D’accord ! Après tout, pourquoi pas ? Je suis partante ! » Et le téléphone m’a lâché. Je me suis retrouvé à fixer un écran noir dans ma main, stupéfait, en me répétant que je n’arrivais pas à croire ce qui venait de se passer. Car c’est tellement rare qu’une star de son envergure accepte de s’engager si rapidement… C’est donc un petit miracle qui s’est produit. » Comment expliquer l’enthousiasme de Keira Knightley à l’idée d’interpréter Colette ? Elle éclate de rire : « Je l’ai tout simplement trouvée géniale », dit-elle. Bien évidemment, ses motivations ne se limitaient pas à cette seule réaction initiale. « J’ai trouvé le personnage passionnant, et la relation entre elle et Willy, fascinante. Cette histoire dégageait une vérité dans laquelle, en tant que femme qui a vécu des histoires avec des hommes et qui a travaillé avec des hommes, je pouvais vraiment puiser. »

UN COUPLE PAS COMME LES AUTRES

« Colette » est aussi l’histoire d’un couple, marié par opportunisme, mais comme dans toute relation humaine, celle-ci est plus complexe qu’il y paraît. « Il fallait qu’on perçoive la complexité de leurs rapports pour en faire un vrai sujet de film », explique le réalisateur. « Leur couple passe par tout l’éventail des émotions : l’amour, la haine, la tendresse, la perversité, l’initiation et l’exploitation abusive. Et tout cela s’est manifesté en public. Colette et Willy fonctionnaient, à bien des égards, comme un couple moderne de personnes célèbres. » « Nègre » consentante de son époux, incapable de coucher trois mots sur le papier, pour lequel elle écrit des romans aussi plébiscités par les lecteurs que célébrés par la presse, Colette a dans un premier temps joué de bon cœur la femme de l’ombre. D’autant que Willy était un homme de marketing avant l’heure. Il décela en effet un formidable potentiel commercial dans la série des « Claudine » et sut en faire une référence, puis l’a déclinée sous forme de produits dérivés comme des parfums, des articles de maquillage ou des savonnettes. Comme le dit Colette dans le film en plaisantant, il a fait de « Claudine » une « marque très connue ». Comme le note Dominic West, l’interprète de Willy, son personnage est « le salaud de l’histoire. À plusieurs égards, ce type était un parasite et un manipulateur phallocrate. Mais il était aussi très attachant et d’excellente compagnie. » Keira Knightley, cependant, ne le voit pas comme un sale type. « Je ne pense pas que Willy soit une ordure », affirme-t-elle. « Quand on voit que Colette reste avec lui aussi longtemps, on ne peut pas le haïr. Je connais pas mal de gens comme lui. Ils peuvent se comporter comme des salopards, mais ils ont aussi du charme et de l’humour si bien qu’ils s’en sortent très bien… au moins pour un temps. »

UN EXEMPLE

Mais le film n’est pas tant un combat entre sexes opposés que l’histoire d’une femme qui, après avoir atteint le point de non-retour en matière de frustration, de soumission et d’humiliation, a fini par refuser d’être rabaissée et entravée dans sa trajectoire, à tel point que la société patriarcale où elle évoluait n’était plus en mesure de la freiner. « Elle a pris des décisions majeures qui étaient incroyablement radicales », confirme le réalisateur. « Elle n’hésitait pas à monter sur scène pour se faire entendre. Elle est même allée jusqu’à montrer son sein gauche pendant la pièce « La chair », à une époque où on en était encore à se demander si les femmes pouvaient dévoiler ne serait-ce qu’une cheville. Colette était intrépide. » Et elle poussera l’audace de prendre à son propre jeu son mari, qui la trompait sans l’ombre d’un scrupule, en  vivant de son côté des aventures extraconjugales avec des femmes. Jugée inadmissible selon les canons très machistes et patriarcaux, sa décision de conquérir son indépendance en décidant désormais de signer seule ses propres livres et de s’émanciper d’un mariage devenu insupportable revêtent aujourd’hui une incroyable modernité, en résonance absolue avec le combat que mènent les femmes  pour le respect de leur personne et de leur statut. « Le parcours de Colette est un véritable exemple », estime ainsi Wash Westmoreland. « Je pense que des trajectoires comme la sienne peuvent changer le monde. J’ai le sentiment qu’il y a dans ce film une inspiration très proche du mouvement #metoo. Il s’agit en effet d’une femme qui surmonte les obstacles d’une société répressive et qui affirme sa singularité. Le parallèle est évident. » D’un classicisme superbe, son film mérite d’être vu pour toutes sortes de raisons. Et dire qu’il donne envie de se (re)plonger aussitôt dans l’œuvre de Colette n’est pas la moindre de ses qualités.

Keira Knightley (Colette)