La Dernière Folie De Claire Darling

En salle le

6 février 2019

De

J. Bertucelli

Avec

C. Deneuve, C. Mastroianni

Genre

Comédie dramatique (1 h 34)

Distributeur

Frenetic

Le premier jour de l’été, une femme se réveille persuadée de vivre son dernier jour… Elle décide alors de vider sa maison, brade tout sans distinction… Et provoque sans le vouloir le retour Marie, sa fille, qu’elle n’a pas vue depuis 20 ans.

La magie des objets

Illuminé par le tandem Catherine Deneuve/Chiara Mastroianni, un film original et touchant dont vous parle avec sensibilité sa réalisatrice Julie Bertuccelli.

La réalisatrice Julie Bertuccelli

Comment avez-vous découvert le roman de Lynda Rutledge “Le Dernier vide-grenier de Faith Bass Darling” qui a inspiré votre film ?

Julie Bertucelli : Une amie proche me l’a offert parce qu’il lui faisait penser à moi. Je suis une grande collectionneuse d’objets, je me sens mal dans les appartements trop dépouillés,  je suis fan de vide-greniers et de brocantes. Les gens qui y vendent tous ces objets s’exposent sans le savoir, ces objets sont une porte ouverte sur leurs histoires de famille. Ils sont chargés d’un vécu, ils ont une âme, une chair. Elle avait vu juste, et j’ai plongé dans ce récit tant il offrait une transposition d’histoires et de thèmes qui me touchent : les rapports complexes entre mère et fille, les morts qui nous hantent, les objets et meubles qui nous envahissent et nous servent de mémoire de substitution, les mensonges, les secrets et non-dits de famille qui nous malmènent, la fin de vie qui nous guette, la mémoire qui nous construit, nous emprisonne et nous étouffe à la fois, et l’oubli qui nous attriste mais aussi nous libère et nous allège…

La dernière folie de votre héroïne consiste à organiser un vide-grenier pour vendre tous les objets qui meublent sa maison.

Je sais à quel point l’accumulation et la collectionnite aiguë ont un sens très fort : en psychanalyse, on dit que faire une collection c’est conjurer la mort, la repousser toujours, car sans fin on trouvera une nouvelle pièce d’un puzzle sans frontière. Et cet édifice infini, par l’accumulation et sa composition, devient en soi une œuvre, un regard et un sourire sur le monde incongru de nos fabrications humaines. Alors vendre ses objets est un acte d’autant plus fou pour Claire Darling que, comme elle le dit au curé, ils lui ont permis de tenir dans les épreuves de sa vie. Accepter que tous les objets qu’elle a achetés et investis affectivement survivent à sa mort et puissent avoir une autre vie, ce n’est rien moins qu’accepter de mourir.

Son geste est aussi empreint de désinvolture et de liberté…


Cette idée de lâcher-prise me plaisait beaucoup dans le livre. En vendant ses objets pour presque rien, Claire Darling se libère, ne veut laisser d’héritage à personne. Même si elle prend bien soin de raconter aux acquéreurs l’histoire attachée à chaque objet. Il ne s’agit pas pour elle de brader mais de transmettre. Pour moi, cet ultime acte de liberté fait écho aux frustrations de sa vie. Un exutoire. Claire Darling avait une vie un peu hors du temps, hors du monde, n’était pas toujours tendre et attentive avec son entourage, sa fille en particulier. Mais c’était pour elle une protection, une carapace. Sans cela, elle se serait liquéfiée. Dans son ultime folie, elle assume ses défauts, ses excès, ses erreurs et se réconcilie avec sa fille…

Votre envie d’insuffler de l’onirisme dans cette histoire vient-elle aussi du fait que vous réalisez par ailleurs beaucoup de documentaires ?

La réalité est d’une cinématographie incroyable, j’ai plaisir à la filmer, je sais à quel point elle est magnifique, qu’il n’y a rien besoin d’inventer tant elle est riche. Alors quand je fais de la fiction, quel intérêt aurais-je à faire du faux documentaire ? Je tiens beaucoup au réalisme dans les films, je suis très attachée à ce que l’on y croie, que les acteurs ne surjouent pas, qu’il n’y ait pas trop d’effet. Mais pour autant je trouverais inintéressant de faire une fiction qui serait la pure reproduction d’une réalité. Même si on s’inspire d’une histoire vécue, c’est pour la dépasser, lui apporter autre chose. Le filtre de la fiction doit transcender la réalité. Sinon, autant filmer la vraie histoire, avec les vrais protagonistes. Dans ce film j’ai aimé jouer avec le côté fictionnel et dramatique de l’intrigue en le mêlant au réel : faire jouer Claire et Marie, la mère et la fille, par Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni, mais aussi jouer avec mes souvenirs d’enfance en refabriquant du réel…

Justement, avez-vous tout de suite pensé à Catherine Deneuve pour incarner Claire Darling ?

Je n’ai pas écrit en pensant à une actrice, j’ai voulu créer un personnage inspiré du livre et entrecroisé avec mon imaginaire personnel. Une fois le scénario fini, quand j’ai commencé à réfléchir aux interprètes, Catherine Deneuve s’est imposée à moi. Elle a une stature, une fantaisie et une immense liberté. Et je savais qu’elle adore les objets, qu’elle est une grande collectionneuse. Il y avait une sorte d’évidence à lui proposer le rôle. Catherine est une actrice exceptionnelle, j’ai adoré travailler avec elle. Elle était très impliquée, donnait des idées sans être intrusive, s’intéressait au film dans sa globalité, pas seulement à son rôle. Une actrice d’une telle intelligence, avec cette expérience du cinéma est un véritable cadeau. J’aime sa silhouette, qui est à la fois pleinement elle et l’incarnation idéale de Claire Darling. Savoir qu’elle vit sa dernière journée redonne à cette femme un regain d’énergie et une joyeuse malice. On ne sait pas si elle perd vraiment la tête ou si elle joue à la perdre. Catherine est très forte pour exprimer cette complexité, cet entre-deux.

C’est la première fois qu’on la voit avec des cheveux blancs…


Je tenais à changer son image habituelle. Elle a une allure si jeune, débordante de vie, il fallait la vieillir. Claire Darling vit un peu recluse, elle a abandonné une part de son désir de séduction. Elle continue de se tenir droite et met une belle robe pour son dernier jour mais elle est au bord de perdre pied et la belle chevelure blonde de Deneuve aurait fait toc. J’avais un peu peur qu’elle refuse, mais elle a compris les enjeux et accepté très simplement. Elle reste sublime, lumineuse mais c’était important pour moi qu’il y ait cette acceptation de l’âge de son personnage.

Et le choix de Chiara Mastroianni ?

Là encore, une forme d’évidence. Mais elle était si grande que j’ai d’abord hésité. J’avais peur que la réalité de la vie soit trop présente et efface celle de mon film, que l’on voie d’abord Deneuve et sa fille. Finalement, je lui ai proposé le rôle et ça a été un atout majeur. J’ai adoré ces moments de travail ensemble, en finesse et complicité. Chiara se révèle et s’épanouit dans un jeu intérieur et profond. Ça la rend très émouvante, entre mélancolie et colère. Chiara et Catherine avaient déjà interprété ensemble une mère et sa fille, mais pas de manière aussi poussée. Je crois qu’elles en avaient très envie toutes les deux et c’était passionnant pour nous toutes de travailler sur ce double-niveau autour d’une relation complexe et différente de la leur. Cela m’intéressait d’aller chercher une tristesse ou une colère qu’elles n’ont pas dans la vie, d’avoir à retravailler la réalité.

Avez-vous participé au “casting” des objets ?


C’est vrai, il s’agissait presque d’un casting ! J’ai travaillé avec beaucoup de bonheur avec le chef décorateur Emmanuel de Chauvigny, mon collaborateur et ami de longue date. Il a parfaitement su trouver l’atmosphère, les détails autant que les grandes lignes qui allaient donner vie et corps à cette histoire. J’ai pris un plaisir inouï à fouiner avec lui et son équipe, à choisir ces objets. L’horloge éléphant ou les lampes Tiffany étaient dans le roman mais j’ai aussi mis beaucoup de mes collections, comme les animaux empaillés ou les automates. Je me suis également appuyée sur des photos et souvenirs d’objets de famille. Et puis on a tourné dans la maison de ma grand-mère… Le roman se passe dans un village aux Etats-Unis, mais j’ai vite décidé de faire le film en France et en français, et c’était comme une évidence que cela devait être dans cette maison familiale, je ne pouvais imaginer tourner ailleurs. Comme s’il me fallait cette proximité pour m’ancrer un peu plus dans l’histoire.