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« TRÈS VITE, ON A AIMÉ L’IDÉE D’EMMENER LE RÉCIT VERS UNE SORTE DE CONTE MACABRE. » JACQUES AUDIARD

Les Frères Sisters

En salle le

19 septembre 2018

De

Jacques Audiard

Avec

Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, John C. Reilly

Genre

Western (1 h 57)

Distributeur

Ascot-Elite

Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains: celui de criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d’une vie normale.

Connu dans le monde entier pour “Un Prophète”, le grand Jacques Audiard apporte avec « Les Frères Sisters » une magistrale touche française au genre typiquement américain du western.
Y avait-il chez vous un désir de western inassouvi ?

JACQUES AUDIARD : Franchement non. Je n’ai pas un rapport érudit avec ce genre. Pour preuve, ceux qui m’ont le plus intéressé sont les westerns, sinon «du déclin», du moins les post-modernes : par exemple les films d’Arthur Penn, aussi bien «Little Big Man» que «Missouri Breaks». Parmi les plus classiques, même chose, je suis plutôt attiré par les oeuvres du crépuscule, qui contiennent la critique de quelque chose – du genre lui-même peut-être – comme «Rio Bravo», «L’Homme qui tua Liberty Valance» ou «Les Cheyennes».

Comment avez-vous été amené à réaliser « Les Frères Sisters » ?

L’idée du projet ne vient pas de moi, mais de John C. Reilly et d’Alison Dickey, son épouse productrice. Nous nous sommes rencontrés en 2012 au festival de Toronto où était projeté « De rouille et d’os ». Ils m’ont demandé de lire le roman de Patrick De Witt dont ils détenaient les droits. Je l’ai lu et il m’a enthousiasmé. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment, mais c’était la première fois que l’on me proposait un sujet qui me plaisait. Jusque-là, j’étais toujours parti sur une idée que j’avais, un roman que j’avais lu… Bref, l’initiative venait toujours de moi. Pas là.

Votre « distance » par rapport au genre semble paradoxalement vous permettre de glisser vers des thèmes très personnels.

A moins que ce ne soit justement parce qu’il y avait ces thèmes familiers de filiation et de fraternité que j’ai été d’emblée séduit par le livre. Ces thèmes sont présents de toute façon, ils font partie des motifs assez communs du western : l’héritage de la violence des ancêtres, comment la contrôler… Ce qui distingue mon film, c’est que cette mythologie se résume aux conversations entre deux frères. Ils parlent, et ils finissent par dire des choses qu’ils n’avaient jamais dites. Normalement, ça devrait se passer dans un salon ; là, ça se passe à cheval. Ce sont d’impénitents bavards, mais aussi des tueurs impitoyables. Très vite, on a aimé l’idée d’emmener le récit vers une sorte de conte macabre. Deux enfants perdus dans la forêt ; ils avancent dans une  imagerie d’Épinal, avec des étapes, en direction de quelque chose.

Vous dirigez Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, William C. Reilly… Comment le Français que vous êtes a-t-il travaillé avec ces poids lourds américains ?

Les acteurs américains font envie, on ne peut pas le nier. Ils offrent une sorte d’incarnation immédiate. On ne se pose pas de question, ils se dressent physiquement et occupent l’image d’une façon différente. Ça, c’est le constat du spectateur : les visages n’apparaissent pas de la même façon, les corps n’ont pas la même taille, les voix la même profondeur, etc. Ensuite, quand on travaille avec eux, eh bien, on comprend pourquoi : ils ne s’arrêtent jamais. C’était la première fois que je vivais ça. Ils viennent avec la démarche du personnage, ils ont déterminé comment il s’assied, comment il se comporte en société, s’il regarde ou non ceux à qui il s’adresse. Depuis des décennies, ils ont développé ce métier d’acteur « de cinéma ». Ils savent où est la caméra, quel est l’objectif, comment on va les voir, s’ils sont dans le cadre ou non, quel détail de leur expression va être capté. Tout cela était très nouveau pour moi, et très impressionnant. Électrisant, même.

À l’arrivée, quel type de western est « Les Frères Sisters » ?

Aujourd’hui, un western, c’est quoi ? Pour simplifier, on peut distinguer deux tendances. D’un côté, un versant néo-classique façon « Appaloosa » ou « Open Range », des films qui ont pour principe de réactiver une mythologie, avec une certaine révérence envers les archétypes, les paysages, etc. Et de l’autre, l’approche d’un Tarantino : ironie, application des codes de l’ultra-violence du cinéma contemporain sur le western. Nous sommes allés vers une troisième voie, il me semble : le western apaisé.