Rebelles

En salle le

13 mars 2019

De

A. Mauduit

Avec

C. De France, A. Lamy, Y. Moreau

Genre

Comédie (1h27)

Distributeur

JMH

Sans boulot ni diplôme, Sandra, ex miss Pas-de Calais, revient s’installer chez sa mère à Boulogne-sur-Mer après 15 ans sur la Côte d’Azur. Embauchée à la conserverie locale, elle repousse vigoureusement les avances de son chef et le tue accidentellement.

Le Trio infernal

Comédie, polar, film social… Avec « Rebelles », le réalisateur Allan Mauduit dégoupille une petite bombe d’audace.

D’où est partie l’idée de « Rebelles » ?


Allan Mauduit : En regardant une boîte de thon et en me demandant combien il en faudrait pour contenir le corps d’un homme ! J’avais envie depuis longtemps de faire un polar doublé d’une comédie avec des personnages de condition populaire.

Votre film inscrit la comédie dans le milieu ouvrier, qui est plutôt le terreau des films sociaux…


Dans le cinéma français c’est vrai que les films sociaux trustent le milieu ouvrier. Mais ce n’est pas vrai ailleurs. Regardez « The Full Monty », « Billy Elliott », « Slumdog Millionaire », « Le Kid » de Chaplin… Même Ken Loach a fait  « Riff-Raff » et « La Part des anges », qui ne manquent pas d’humour. Pareil pour Stephen Frears avec « The Snapper » et « The Van ». Je trouve que le cinéma français manque de personnages de prolos avec lesquels on se marre. « La Loi du marché » est un film formidable mais, dans la vie des ouvriers, tout n’est pas source de drame. J’ai aussi été nourri à la littérature anglo-saxonne, aux romans noirs américains, à des univers très populaires, et je dois avouer que la littérature et le cinéma français – par nature beaucoup plus bourgeois – me gonflent un peu parfois. Pour « Rebelles », je rêvais d’une zone portuaire, de personnages loin des centre-ville proprets et de leurs grands appartements lumineux. De personnages qui se bagarrent pour survivre.

Pourquoi avoir féminisé des archétypes qui sont d’ordinaire l’apanage des hommes ?

Pour cette raison ! J’aime décaler le point de vue. J’appelle ça « faire un pas de côté ». Ça permet de voir les choses différemment. Les perspectives changent, c’est intéressant. Dans la série « Kaboul Kitchen » , j’avais pris un grand plaisir à regarder l’Afghanistan par le prisme de la comédie. Ici, décaler le lm noir implique de bousculer les codes du genre : plonger trois ouvrières d’une conserverie de thon dans un univers de mafieux, c’est réinventer les points de vue… Et puis j’aime les films mettant en scène des femmes qui défient les conventions. Je ne vais pas tous les citer mais « Bound », « Thelma & Louise », « Erin Brockovich », un vieux western comme « Convoi de femmes » ou une comédie comme « Young Adult » avec Charlize Theron sont des œuvres qui m’enthousiasment et me donnent envie de faire du cinéma.

Et de jouer la carte du « Girl Power » !

Tant mieux si ça remet en cause les schémas traditionnels de paternalisme et de patriarcat qui m’emmerdent fortement ! C’est important de montrer aujourd’hui que les femmes et les hommes sont égaux, quels que soient les domaines, y compris en fiction. Je n’ai pas de comptes à régler avec ma virilité, mais je crois que je suis naturellement plus à l’aise en compagnie des femmes. Ou, pour être plus précis, que je suis très mal à l’aise dans les ambiances trop viriles.

L’un des paris de « Rebelles » est de ne pas rendre son héroïne immédiatement sympathique…


Oui j’y tenais beaucoup. Je voulais que l’attachement à Sandra soit progressif. Sandra n’est pas aimable. Elle ne veut pas se mêler, sympathiser. Sandra n’a pas réussi à capitaliser sur son titre de Miss Nord-Pas-de-Calais. Revenir dans sa ville natale après 15 ans passés sur la Côte d’Azur est une régression. Ça m’intéressait de montrer ce personnage de femme superficielle à un moment de sa vie où le vernis craque et les artifices de sa beauté s’étiolent. Pour Sandra, les étoiles ne sont plus alignées ; elle a 35 ans et c’est l’heure des comptes. Elle revient à Boulogne-sur-Mer habillée en cagole, avec son manteau de léopard synthétique, ses lunettes bling-bling, son maquillage outrancier et ses faux ongles. Elle a une attitude très méprisante, envers sa mère comme envers ses collègues de l’usine. Son unique objectif est de repartir. Je voulais observer sa mue, l’inflexion de sa trajectoire.

Est-ce le côté caméléon de Cécile de France qui vous a conquis ?

C’est ce qui m’a guidé vers elle… Et je ne me suis pas trompé : Cécile m’a scié ! Elle est capable de tout jouer. C’est jouissif de la voir passer en quelques mois de « Mademoiselle de Joncquières » à Sandra. Cécile a un côté glam’, même lorsqu’elle incarne une Miss déchue comme Sandra. Son personnage n’a ni règle ni morale. Par effet de contraste, il permet aux deux autres personnages de jouer leur partition dans le registre de la comédie. Je rêvais depuis longtemps d’un personnage comme celui de Marilyn : elle est comme ces Anglaises qui en lent des fringues improbables pour aller se mettre minables au pub. Avec Audrey Lamy, on a rapidement évoqué cette dimension punk, au sens profond du terme : libre et sans limites. Nadine, c’était le clown blanc, celle qui essaye tant bien que mal de tempérer les deux autres phénomènes. Yolande Moreau a l’intelligence du cœur et la sensibilité qui correspondent parfaitement au personnage de Nadine : c’est une mère de famille, plus ancrée dans la réalité. C’est la première qui, dans la scène du vestiaire où Sandra riposte à son agresseur, estime que ce fric ne va leur apporter que des emmerdes. Elle a raison, même si la beauté du personnage fait qu’elle va, elle aussi, se métamorphoser, s’émanciper tout en donnant un coup de fouet à son couple.

Comment la dynamique d’un trio aussi improbable s’est-elle imposée ?

Avec Cécile de France, Yolande Moreau et Audrey Lamy, nous nous sommes retrouvés sur la volonté de tout jouer au premier degré. Avec ce scénario, il y avait matière à délirer et à « se faire plaisir », mais, dès la première lecture, c’est comme si un accord tacite avait été scellé entre nous : tout serait interprété très sérieusement, la comédie viendrait de là. Il y a de l’ironie dans le scénario mais il ne s’agit ni d’une parodie ni d’une satire.

D’où vient cette envie de fantaisie de style, plutôt rare dans la comédie française ?

De mes goûts personnels. Boulogne-sur-Mer n’est pas en soi exotique mais ce n’est pas une raison pour se faire chier visuellement ! Le cinéma m’ennuie lorsque j’y sens une certaine paresse visuelle, un manque d’inventivité. Et puis cette stylisation correspond à l’histoire que je raconte : ces trois femmes vivent une aventure « bigger than life » qui dépasse leur condition. Il fallait pour ça créer des décors à double sens. L’usine est d’abord décrite dans sa fonctionnalité – elle sert à mettre en boîtes du poisson – puis dans sa dimension comédie noire, où elle sert à mettre en boîtes un homme. Le pavillon de Nadine, son salon rustique, ses bibelots, permettent de décrire le personnage raisonnable incarné par Yolande Moreau. La fusillade finale dans sa salle à manger raconte l’aventure extraordinaire que vivent ces trois femmes. Le mobil-home subit le même sort sous les coups de pelle de Cécile de France !

Y a-t-il une part de provocation dans « Rebelles » ?

Oui mais sans méchanceté ni dureté. Je préfère l’irrévérence. La comédie est un fantastique véhicule pour aborder des sujets qui me tiennent à cœur. « Vilaine » était un film contre les diktats de l’apparence et « Rebelles » débute avec le personnage de Sandra, victime des mêmes diktats, même si la suite raconte plutôt la prise en main par trois femmes de leur destin… façon trash. J’aimerais que l’on voie « Rebelle »comme une « comédie Rock’n Roll ». J’en écoute tous les jours. Je suis un inconditionnel du Velvet Underground, mais le film se rapprocherait plutôt du rock anglais de T.Rex avec, je l’espère, un côté éminemment sympathique, populaire et accessible.

Dans laquelle des trois rebelles du film pourriez-vous vous projeter ?

Question piège ! La plus évidente, c’est Sandra : j’ai quitté ma province pour venir à Paris et je me serais senti tout aussi mal d’y retourner après une série d’échecs… Marilyn, c’est un fantasme : j’aurais rêvé d’assumer, comme elle, un côté punk… Mais en définitive, c’est de Nadine que je me sens le plus proche. Je suis quelqu’un de raisonnable qui chaque jour se lève en se disant : « La vie est trop courte, prends des risques ! »

Le réalisateur Allan Mauduit
Le réalisateur Allan Mauduit