Samouni Road

En salle le

30 janvier 2019

De

S. Savona

Genre

Documentaire (2 h 06)

Distributeur

Adok Films

Dans la périphérie rurale de la ville de Gaza, la famille Samouni s’apprête à célébrer un mariage. C’est la première fête depuis la dernière guerre mais une tâche prioritaire incombe à ces jeunes survivants : reconstruire leur propre mémoire.

Requiem pour les vivants

Éprouvant, essentiel, ce documentaire rend hommage à une famille de Palestiniens décimés par l’armée israélienne en mélangeant images brutes et animation. Une approche humaine, historique et artistique dont le réalisateur Stefano Savona vous livre les clés.

Quel est le cheminement qui vous a fait passer de “Plomb durci,” composé en 2009 d’images que vous aviez tournées à Gaza durant la guerre menée par l’armée israélienne dans l’enclave palestinienne, à “Samouni Road” ?

Stefano Savona :Plomb durci” voulait rompre l’embargo sur les images imposé par les Israéliens pendant leur opération militaire. Il avait été conçu moins comme un film que comme une sorte de blog cinématographique au jour le jour, à partir du moment où j’avais réussi à entrer à Gaza malgré la fermeture totale des frontières. Je filmais chaque jour, je montais chaque soir et je mettais en ligne les vidéos immédiatement, pour essayer de tenir une sorte de chronique de la vie quotidienne pendant l’attaque. Je ne connaissais pas particulièrement Gaza, même si j’avais déjà beaucoup voyagé au Moyen-Orient, mais j’étais animé par ma colère contre les médias qui racontaient la guerre soit de façon aseptisée, de l’extérieur et sans savoir ce qui se passait vraiment dans la Bande, soit de l’intérieur mais de façon pornographique, en ne se concentrant que sur les cadavres, la douleur et la violence. Je voulais échapper à cette double rhétorique, qui ne permettait pas de comprendre ce qui se passait réellement pour la population de Gaza. Le lm composé ensuite, Plomb Durci, porte la trace de cette démarche.

Dans quel cadre avez-vous rencontré la famille Samouni dont vous racontez la vie dans votre film ?

C’était le lendemain du retrait de l’armée de terre israélienne de la Bande de Gaza, le 20 janvier 2009. Ils formaient une communauté de paysans jusque-là épargnée par soixante ans de conflits et d’occupation, et confrontée pour la première fois à une tragédie sans précédent. Vingt-neuf de ses membres, femmes et enfants pour la plupart, avaient été tués par une unité d’élite de l’armée israélienne. Leurs maisons et leurs champs avaient été complètement détruits. J’ai commencé à filmer les Samouni immédiatement, mais dès le début, je n’ai eu aucun doute : je devais faire un film sur leur histoire, un film qui ne pouvait pas se réduire à un compte-rendu du massacre ou au constat du deuil poignant d’une famille entière. Je voulais leur redonner une existence longue, cesser de les ensevelir tous, les vivants et les morts, sous le poids de l’événement fatal.

Comment la situation avait-elle évolué quand vous y êtes retourné pour entamer le tournage ?

Lorsque je suis revenu en 2010, un an à peine après le passage des bulldozers de l’armée israélienne, les Samouni avaient déjà réussi à rétablir une partie de leurs champs, à transformer une étendue de décombres et de terre rouge en un quartier cultivé et verdoyant. Malgré les immenses difficultés matérielles, renforcées par un embargo très strict, ils avaient pour la plupart résisté au choc existentiel de la tragédie et à ses pesantes retombées idéologiques. Filmer le quotidien de 2010, marqué par la guerre mais presque étonnamment “normal”, m’a donné envie de raconter aussi le quotidien de 2008, où la guerre avait fait irruption dans un quartier paisible comme quelque chose d’imprévu, même si on est à Gaza. Je voulais affranchir les Samouni des rôles qui sont assignés le plus souvent dans les médias aux Palestiniens, soit de terroristes, soit de martyrs. Je voulais redonner place à la variété de leurs existences, d’hommes, de femmes, d’enfants.

D’une manière ou d’une autre, il vous fallait donc montrer des situations que vous n’aviez pas filmées, celles d’avant la guerre et aussi l’attaque israélienne.


J’ai d’abord envisagé la fiction, mais c’était impossible parce que je ne voulais pas faire disparaître les personnes que j’avais filmées derrière des acteurs, ni, en cas de reconstitutions avec eux dans leur propre rôle, les mettre en face d’acteurs qui auraient joué ceux qui sont morts. À ce moment est venue l’idée de l’animation. Je m’interrogeais sur la possibilité de mêler documentaire et animation, jusqu’à la découverte des animations de Simone Massi.

Qui est Simone Massi ?

Il a réalisé une dizaine de courts métrages en 20 ans, tous fondés sur la mémoire de sa famille et des autres habitants de son village du centre de l’Italie. Il lui faut en moyenne deux ans pour faire un film de 5 minutes. Son style est très homogène, ce sont des plans séquences où les éléments visuels se métamorphosent constamment, tandis qu’on circule entre différentes échelles, d’une manière très poétique. Depuis de nombreuses années, il utilise la carte à gratter, ce procédé qui part d’une surface entièrement noire et, par une succession de traits, comme le burin en gravure, fait apparaître la lumière. Ses dessins ont un côté onirique mais ils sont visuellement très réalistes, très précis, ce qui permet de les raccorder à des prises de vue réelles. Simone travaille entièrement à la main, très lentement. Je crois que l’énorme quantité de temps et de gestes manuels incorporés dans chaque dessin donne aussi une dimension documentaire à ce qu’il réalise.

Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Les animations reconstituent les souvenirs des protagonistes. À l’écriture, nous n’avons rien inventé, tout ce que l’animation raconte est inspiré des récits et des témoignages des Samouni, y compris les séquences de rêves. J’ai voulu poursuivre la même démarche à l’image : les séquences d’animation font revivre un quartier qui a réellement existé et aussi les membres charismatiques de la famille qui ont péri dans le massacre. Il était donc essentiel pour moi que le film reconstitue précisément et presque “archéologiquement” les maisons, la mosquée, les vergers, ce paradis perdu dont parlent les protagonistes du film. Il fallait aussi que les personnages réels soient reconnaissables et réalistes dans leur version “animée”. J’ai alors décidé d’avoir recours en amont à la technologie 3D : avec l’équipe 3D, nous avons reconstruit le quartier des Samouni d’avant la guerre et modélisé tous les protagonistes du film : les vivants à partir de mes images, les morts à partir de photos. Grâce à ces modèles virtuels, j’ai pu élaborer la mise en scène des séquences d’animation : nous avons créé des séquences animées en 3D, qui ont été ensuite redessinées par Simone Massi et les animateurs 2D traditionnels. Chaque artiste s’est occupé d’une séquence et l’a interprétée avec sa sensibilité, sous la direction artistique de Simone Massi.

Vous considérez qu’il peut y avoir autant de vérité dans une image d’animation que dans une séquence documentaire ?

Oui. Je lis beaucoup de littérature de non-fiction, dans l’héritage de Truman Capote. Je pense que le cinéma aussi peut associer un respect scrupuleux des faits et le recours aux ressources du roman en termes d’écriture. Un artifice comme l’animation permet de raconter au présent des événements comme ceux qui sont survenus dans le quartier des Samouni, alors qu’on ne peut pas les filmer au présent dans le documentaire.

Depuis le massacre de 29 membres de la famille, le statut des Samouni a forcément changé.


Avant 2009, les Samouni avait un statut très particulier : ils étaient à Gaza depuis des générations, ils n’étaient pas des réfugiés comme la plupart des habitants de Gaza. Ils se considéraient comme moins menacés, ils n’avaient pas dans leur histoire directe l’expérience des expulsions et des persécutions. Et puis ce sont des paysans, dans une zone qui est presqu’entièrement urbanisée. Depuis 2009, ils sont à certains égards devenus comme les autres Gazaouïs, en quelque sorte des réfugiés sur leur propre terre, renvoyés sans cesse au martyre subi, bénéficiaires d’aides humanitaires qui tendent à les détacher de leur mode de vie rural et notamment de leur lien à la terre. Les Samouni résistent de leur mieux à ce phénomène. Alors que pour la plupart des Palestiniens, du fait de leur statut de réfugiés depuis plusieurs générations, l’attachement à la “terre de Palestine” est une abstraction, une revendication générale, pour les Samouni c’est une réalité très concrète, éprouvée physiquement, qui leur permet de préserver une certaine indépendance de pensée et d’action.