Sibel

En salle le

20 février 2019

De

G. Giovanetti Et Ç. Zenciri

Avec

D. Sönmez, E. Gürsoy, E. Iscan

Genre

Drame (1 h 35)

Distributeur

Trigon

Sibel, 25 ans, vit avec son père et sa sœur dans un village isolé des montagnes de la Mer Noire. Muette, elle communique grâce à la langue sifflée ancestrale de la région. Rejetée par les autres habitants, elle traque sans relâche un loup qui rôderait dans la forêt.

Loup y es-tu ?

Un village turc, une jeune femme muette qui s’exprime en sifflant, un loup qui terrorise la population… Tels sont les ingrédients de conte puissamment original signé Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci.

Après « Noor » en 2014 et « Ningen » l’année suivante, « Sibel » est le troisième long métrage que vous réalisez ensemble. Quelle est la clé de votre collaboration?

Guillaume Giovanetti / Çagla Zencirci : Le fait que nous soyons un couple dans la vraie vie! Au cours des quinze dernières années, nous avons appris à mieux travailler en binôme. On se dit toujours que l’un sans l’autre, on ne peut pas faire un film. Notre processus de travail est basé sur l’échange, quel que soit le projet que nous mettons en œuvre. Après toutes ces années, nous nous connaissons nos forces et nos faiblesses, qui sont grandes toutes les deux ! Et puisque nous vivons ensemble, nous travaillons en permanence. A quatre heures du matin, l’un de nous peut-avoir une idée : alors l réveille l’autre pour lui en parler. Nous comparons constamment nos points de vue.

D’où vient l’idée de « Sibel » ?

En 2003, nous avons lu « Les Langues de l’humanité », un livre de 2000 pages, une incroyable somme de connaissances. Dans un chapitre, il est fait mention d’un petit village du nord-est de la Turquie, dans lequel les habitants communiquent au moyen de tuyaux. Cela nous a impressionnés, surtout parce que nous avons souvent examiné dans notre travail le langage et les formes de communication. Quand nous sommes allés dans la zone turque de la Mer Noire en 2014, nous avons commencé à chercher ce village. Nous voulions avoir la certitude que ce langage sifflé existait réellement, presque par une curiosité d’ordre ethnographique. Nous sommes donc arrivés à Kusköy, qui signifie « village des oiseaux ». Au début, on a craint que ce ne soit qu’une légende ou une anecdote folklorique racontée par quelques anciens, mais ça n’a pas été le cas. Au contraire : c’est même une langue toujours bien vivante. Les adultes la pratiquent tous, et la jeune génération, qui utilise de plus en plus les smartphones, a des problèmes pour la comprendre. Du coup, ce langage est enseigné à l’école. Et chaque fois que la réception est mauvaise pour les smartphones, les jeunes se mettent à siffler ! Ce n’est pas un code comme le morse, mais une véritable transcription de langue turque en syllabes et tons. C’est pourquoi on peut tout exprimer, absolument tout. Au cours de ce premier voyage, nous avons rencontré une jeune villageoise, nous avons pensé qu’elle ne pouvait que communiquer en sifflant, puis elle a soudainement disparu dans le Nature. C’est ce qui nous a inspirés pour développer le personnage de Sibel.

Comment décririez-vous Sibel ?

Elle n’est pas un représentant typique de la société turque. Des Sibel, il y en a partout dans le monde, des femmes prisonnières de barrières sociales clairement définies. Sa façon d’être, c’est le moyen qu’elle a trouvé pour s’en émanciper. Le fait qu’elle parte à la recherche d’un animal sauvage, un loup dont tout son village parle comme d’une créature mythique, reflète sa quête d’identité. Et le fait qu’elle soit muette provoque l’hostilité de sa communauté à son égard.

Comment avez-vous relevé le défi du langage sifflé, qu’elle utilise abondamment ?

Tout devait avoir du sens. Tous les dialogues sifflés sont corrects. Bien avant le tournage, un professeur de langue sifflée a pris l’actrice principale sous son aile pour la lui enseigner. Sur le plateau, il était présent en tant que consultant et garantissait la cohérence de chaque tonalité, de chaque phrase, de chaque mot. Il a fait la « promotion » de notre film tous les jours, à l’instar de nombreux autres villageois qui nous ont accueillis, soutenus et rendu visite. Certains qui travaillaient n’ont même pas remarqué qu’il s’agissait d’un tournage de cinéma ! Parfois, Sibel devait siffler le mot « Père ! » et on entendait alors quelqu’un lui répondre : « Oui ? Qu’est-ce que c’est ? »

Le thème central du scénario est l’exclusion…

Nous avons réalisé plusieurs films sur les marges sociales, sur les gens du monde périphérique dont la place au sein d’un groupe est loin d’être facile à conquérir. On comprend mieux comment fonctionne une société si on s’intéresse au comportement de ceux qui excluent les autres. Nous pensons que le handicap de Sibel devient à sa manière un avantage. Elle est en dehors de sa caste, les mères refusent que leurs fils se marient avec elle… Mais en contrepartie, tandis que les autres femmes de son âge ont déjà des enfants, elle est toujours totalement libre.

Que symbolise ce loup qui terrorise le village et que Sibel décide de retrouver ?

Le loup représente une menace, surtout pour les femmes. Sibel se lance à sa recherche pour gagner la reconnaissance sociale qui lui manque, mais aussi exploration de sa propre peur dont elle essaie de se libérer et de libérer aussi tous les autres. Derrière l’idée du loup, bien sûr, se cache la métaphore du conte de fées et des histoires populaires. Il renvoie aussi à la louve Asena, ancêtre de tous les peuples ethniques de la Turquie dans la tradition chamanique pré-islamique.

Dans les bois, Sibel rencontre un certain Ali, un terroriste présumé. Qu’apporte cette coïncidence à votre film ?

Cet suscite dans le village la peur classique de l’inconnu, de l’étranger. Et nous pensons que ce sentiment se répand partout aujourd’hui, bien au-delà des frontières turques. Dans la Turquie d’aujourd’hui, quelqu’un comme Ali, qui vit dans les bois, serait immédiatement identifié comme des terroristes. Comme lui, Sibel est une marginale, et cette rencontre entre deux exclus nous a passionnés. Nous considérons que c’est notre devoir de mettre en scène des personnages qui se détachent des lieux communs ou des représentations unilatérales.

L’attraction érotique qui s’épanouit entre Sibel et Ali joue aussi un grand rôle…

Sibel a grandi dans un village où personne ne la voulait. Elle n’a jamais pu mener la même vie que les autres, elle n’aura jamais d’enfants. Dans village, les gens ont toujours porté sur elle une sorte de regard vide, et elle a fini par l’intérioriser, par se considérer elle-même comme « invisible ». Et soudain, Ali apparaît de nulle part. Personne ne l’a jamais regardée comme lui, c’est-à-dire comme une femme. La présence d’Ali lui offre la chance de devenir « normale », d »être acceptée telle quelle. Et c’est ainsi qu’elle se découvre au cours du film : un être sexuel, qui absorbe et vit sa féminité avec tous ses sens.