Sunset

En salle le

20 mars 2019

De

L. Nemes

Avec

J. Jakab, V. Ivanov, E. Dobos

Genre

Drame (2h22)

Distributeur

Agora

1913, au cœur de l’empire austro-hongrois. Irisz Leiter revient à Budapest après avoir passé son enfance dans un orphelinat. À la veille de la guerre, cette quête sur ses origines familiales va l’entraîner dans les méandres d’un monde au bord du chaos.

L’horreur est humaine

Jeune réalisateur hongrois du foudroyant « Fils de Saul », Laszlo Nemes revient avec « Sunset », qui fouille lui aussi les plaies de l’Histoire, mais de façon très différente.

Sans posséder la même dimension révolutionnaire ni être promis à la même postérité que « Citizen Kane », « Le Fils de Saul » appartient au club très fermé des premières œuvres dont l’impact technique et émotionnel marquent d’emblée au fer rouge public, journalistes et Histoire du cinéma confondus. Retenu très en amont pour la compétition cannoise 2015, confiné dans un secret absolu par le délégué artistique Thierry Frémaux jusqu’à l’annonce officielle de sa sélection, il a depuis raflé le Grand prix du Festival et une foule de récompenses internationales avant, consécration suprême, d’achever son triomphal parcours sur l’Oscar du meilleur film étranger.  « En osant une fiction sur les camps de la mort nazis, je savais que je m’aventurais sur un terrain terriblement miné », reconnaît son réalisateur prodige Laslo Nemes.

L’HÉRITAGE DE L’HISTOIRE

Jusqu’à l’annonce de la sélection cannoise voilà quatre ans, personne n’avait jamais entendu parler de lui. Né en 1977 à Budapest d’un père metteur en scène de théâtre et de cinéma et d’une mère enseignante, il se dit « habité » par le sentiment de horreur et la lutte contre l’oppression. « Une partie de ma famille a été assassinée à Auschwitz, et mes parents étaient de fervents opposants au régime communiste », explique-t-il. « Les ravages de la Shoah étaient chez nous un sujet de conversation quotidien. Quand j’étais petit, je me disais : ‘Le mal est fait’. Ça ressemblait à un trou noir, creusé au milieu de nous. Longtemps, je n’ai pas compris. »Élevé à Paris par sa mère une fois divorcée, il a 12 ans lorsqu’il embrasse la culture et la langue française au fil d’un parcours universitaire qui le mènera de Sciences Po à Paris III, où il se forme à l’Histoire et aux techniques du Septième Art. « J’étais un passionné  de cinéma, je tournais des petits films d’épouvante dans le sous-sol de notre maison parisienne », raconte-t-il.

Le réalisateur Laszlo Nemes
Le réalisateur Laszlo Nemes

DU COURT AU LONG

Mais c’est dans sa Hongrie natale qu’il décide à 26 ans de se lancer pour de bon, et c’est au contact du grand Bela Tarr, dont il devient l’assistant réalisateur sur « Prologue » et « L’Homme de Londres » qu’il forge ce qui deviendra son style : « Se concentrer sur les détails, comprendre l’importance de la séquence, que tout est un processus cohérent et rigoureux, depuis le choix des gens jusqu’au tournage. » Il se rend ensuite à New York pour se perfectionner dans la mise en scène, voit son premier court métrage « With a little Patience » présenté à Venise en 2007, en réalise deux autres, et décide alors de se lancer dans le long. « Pendant une interruption d’une semaine sur le plateau de ‘L’Homme de Londres’, j’ai trouvé dans une librairie un livre de témoignages publié par le Mémorial de la Shoah », se souvient-il. « Des membres des Sonderkommandos y décrivaient leurs tâches quotidiennes, l’organisation du travail, les règles de fonctionnement du camp et l’extermination des Juifs, mais aussi la mise en place d’une certaine forme de résistance. » De là naîtra « Le Fils de Saul ».

UN CHEF-D’ŒUVRE INAUGURAL

Développé à partir de 2011 dans la résidence de la Cinéfondation du Festival de Cannes, le projet, « totalement déraisonnable » selon son auteur, sera le fruit d’une incessante réflexion esthétique et morale : « Ne pas héroïser, ne pas trop montrer, fuir toute virtuosité, tout exercice de style, refuser la ‘beauté’,  déterminer ce que je m’autorisais, ce que je m’interdisais. » Résultat : une pure apnée audiovisuelle dans les entrailles et les mécanismes de l’enfer. « Même dans les heures les plus barbares de notre civilisation, il y a toujours une voix intérieure qui nous rappelle que nous restons des êtres humains », a déclaré Laszlo Nemes en recevant son Oscar. Avant d’ajouter, d’une voix bouleversée : « J’espère que mon film réussira à la faire entendre. »

JAMAIS DEUX SANS TROIS

Dire qu’on attendait son nouveau film avec des suées d’impatience est une évidence. Présenté à Venise, « Sunset » n’a certes pas eu le même impact que « Le Fils de Saul », ce qui n’enlève rien à ses qualités ni à a cohérence de ce qui commence déjà à constituer une œuvre. À l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, il substitue la menace de la Première sur le continent européen. « C’est un projet que je portais en moi avant même ‘Le Fils de Saul’, et je lui ai laissé toute la latitude nécessaire pour qu’il mûrisse comme il le méritait », explique le cinéaste. « J’avais imaginé l’histoire d’une jeune femme au début du siècle dernier, qui porterait en elle le destin entier du vingtième siècle, mais c’était une idée à la fois tellement vague et tellement énorme que j’ai préféré la mettre momentanément de côté. » Cette femme, c’est Iris Leiter, une orpheline hongroise dont le rêve de travailler dans un célèbre magasin de chapeaux jadis tenu par ses parents se fracasse contre l’inhumanité de son propriétaire. C’est alors qu’elle découvre l’existence d’un frère dont elle n’a jamais entendu parler et qu’elle décide de mener l’enquête sur ses véritables origines familiales. Nous sommes en 1913, et le monde ne sait pas encore qu’il va sombrer dans le chaos. « J’étais curieux de suivre un personnage qui arrive de manière innocente dans une ville qu’elle ne connaît pas et qui, au fil du voyage qu’elle entreprend, tente de comprendre l’univers qui se déploie autour d’elle », précise Laszlo Nemes. À partir de là, « Sunset » prend la forme d’une fresque à la fois intime et panoramique, effrayante et mystérieuse, voire par moments onirique, où la reconstitution du passé éclaire à la façon ce qu’est devenu notre présent.

On croise les doigts pour que ce metteur en scène surdoué n’attende pas quatre années de plus pour nous donner une preuve supplémentaire de sa magnifique inspiration.