Une Intime Conviction

En salle le

20 février 2019

De

A. Raimbault

Avec

O. Gourmet, M. Foïs, L. Lucas

Genre

Drame (1 h 50)

Distributeur

Frenetic

Depuis que Nora a assisté au procès de Jacques Viguier, accusé du meurtre de sa femme, elle est persuadée de son innocence. Craignant une erreur judiciaire, elle convainc un ténor du barreau de le défendre pour son second procès, en appel.

Forcément coupable

Un homme que tout désigne comme l’assassin de sa femme, un procès en appel où il risque la perpétuité, une femme convaincue de son innocence… Un suspense judiciaire chauffé à blanc, où le réalisateur Antoine Raimbault revisite la retentissante affaire Jacques Viguier qui secoua la France entre 2009 et 2010.

Comment votre chemin a-t-il croisé l’affaire Viguier ?

Antoine Raimbault : C’est le cinéaste Karim Dridi qui m’a parlé en 2009 de Jacques Viguier, un homme un peu curieux, très cinéphile, qu’il a croisé dans des festivals et qui état sur le point de comparaître devant la cour d’assises pour le meurtre de sa femme, disparue neuf ans plus tôt. Je lui ai répondu que le sujet était délicat, complexe, et qu’on ne faisait plus vraiment de films judiciaires en France. Mais face à son insistance, je suis descendu à Toulouse pour assister au procès, et j’ai alors découvert à la fois la justice de mon pays et le calvaire de cette famille. Celui d’un homme accusé sans preuve, mais aussi celui des enfants qui grandissaient depuis près de dix ans dans cette terrible équation : « Maman a disparu et papa est accusé de l’avoir assassinée. »

Vous les avez donc rencontrés…

Un rapport de confiance s’est construit entre la famille et moi. Sans doute parce que je ne suis pas journaliste, ils se sont mis à me parler. Au fur et à mesure, je me suis aperçu que je ne connaissais rien de notre procédure hexagonale. En revanche, j’étais rompu aux codes judiciaires américains : interrogatoire/contre-interrogatoire/objection votre honneur. Le gros plan sur la goutte de sueur du témoin face à la foule… Chez nous, rien de tout cela. Les témoins défilent en tournant le dos au public, entretenant un rapport privilégié avec le président qui est à la fois juge et arbitre, battant les cartes à l’audience, portant les mêmes habits que l’accusation et présidant ses jurés jusque dans la salle des délibérés. Bref, j’ai découvre une procédure inquisitoire qui réclame des jurés une intime conviction, formule symétrique et opposée du « doute raisonnable » requis dans les pays anglo-saxons.

Dans quelle mesure ?

Notre intime conviction a quelque chose de religieux. L’article 353 du Code de procédure pénale  stipule : « La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus. Elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelle impression ont fait sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. » L’enjeu, c’est bel et bien leurs impressions. C’est de l’ordre de l’irrationnel, et c’est précisément ce que j’ai voulu raconter.

Vous avez choisi d’écrire un scénario qui emprunte largement à la réalité puisque les noms restent inchangés, mais dont le personnage moteur est entièrement inventé. Pour quelles raisons ?


A l’issue de l’appel si riche en rebondissements, l’envie de faire un vrai film de procès s’est imposée. L’affaire Viguier est symbolique des dysfonctionnements de la justice française. Les détails en sont si extraordinaires qu’on oserait à peine les inventer. Le réel est devenu rapidement l’ADN du projet. Les noms, les écoutes, les échanges à l’audience, le dessin des enfants… Tout est vrai. Mais il fallait trouver un personnage, car sans personnage il n’y a pas de point de vue. De mon obsession pour l’affaire est née une obsession de cinéma qui a engendré un personnage obsessionnel. La boucle était bouclée. Ce personnage profane, électron libre dans les coulisses de la machine judiciaire, c’est forcément un peu moi, comme une extrapolation romanesque de mon implication personnelle. L’idée étant de faire dialoguer ce personnage de fiction avec le réel en trouvant la juste distance de sécurité entre elle et la famille de Viguier.

Cet apport de fiction vous a permis d’une certaine manière d’interroger la machine judiciaire…

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant de savoir ce qui s’est passé, mais comment on juge un homme sans preuve. Le storytelling médiatique qui a perduré pendant dix ans et qui aujourd’hui encore persiste, c’est que le mari a tué sa femme et que c’est un crime parfait. Très tôt je me suis dit qu’il fallait que le cinéma raconte autre chose. Je n’entendais pas faire un film objectif. L’idée était de rendre la complexité de cette affaire dans le temps du procès en la réinterrogeant à travers le point de vue de Nora, cette femme persuadée de l’innocence de Jacques Viguier et qui va remuer ciel et terre pour lui offrir un second procès équitable.. La nature a horreur du vide. Pour la justice comme pour Nora, il faut un coupable. A travers sa contre-enquête, je voulais faire vivre de l’intérieur la conviction, comme un poison qui vous aveugle et vous isole, une emprise quasi fantastique sur la raison.

L’idée d’un personnage féminin s’est imposée dès le départ ?

J’ai très vite su que ce serait une femme par pure déduction car au procès il n’y avait que des hommes. Viguier, l’amant, le juge, les avocats… Or c’est l’histoire d’une femme qui a disparu. De sa fille. D’une mère qui a perdu sa fille. Et celle de la nouvelle compagne de Jacques Viguier qui a porté cette famille pendant près de dix ans. Notre personnage central ne pouvait être qu’une femme. Une femme à la dérive, qui lâche son fils. Un peu comme Suzy, la disparue, qui rentrait souvent tard et qui n’était pas toujours présente. Je voulais écrire et filmer cette quête de vérité, hyperactive mais qui se heurte à son impuissance.

Dans le film, Jacques Viguier est un accusé sans émotion, presqu’en dehors de lui-même, du procès. Là encore, un reflet du réel ?


Le Jacques Viguier du film n’est pas vraiment celui que j’ai rencontré. C’est celui du procès, une sorte de réduction par la cour d’assises. L’accusé est toujours un être schématisé. Un personnage de cire que l’accusation revêt souvent des pires tares. Mais bien loin de le dévoiler, le grand déballage des assises le rend plus opaque encore. Plus on le regarde, moins on le voit. Je l’ai filmé comme un écran de cinéma. Il impressionne tout ce que l’on y projette. Et évidemment, quand on regarde un homme avec suspicion, en imaginant que son silence cache quelque chose, il devient coupable. D’autant qu’il est infiniment maladroit. Il s’enferre, se prend les pieds dans une toile qui se tisse autour de lui. Il nit par devenir l’accusé parfait.

Pourquoi avez-vous choisi Marina Foïs pour incarner Nora ?

J’ai d’abord cherché mon actrice. C’est avant tout son histoire. Marina Foïs a immédiatement été enthousiasmée par le scénario et le rôle. Elle a naturellement une appétence pour ces sujets-là. Elle saisissait toutes les subtilités du scénario et en réinterrogeait brillamment le sous-texte. Marina a amené son énergie, sa puissance, sa profondeur. Tout en gardant sa lumière. Je lui trouve un côté James Stewart, elle peut passer toutes les lignes sans jamais nous perdre. Terriblement humaine. Je voulais partir de son capital d’empathie pour la voir creuser ce qu’elle peut avoir de plus sombre.

Et Olivier Gourmet dans le rôle de l’avocat Éric Dupond-Moretti ?


Ils ne se ressemblent pourtant pas tant que cela, mais il y a une voix, un regard, une humanité. Ils sont faits du même bois. Je tenais à ce qu’il aille voir Dupond-Moretti en audience. Je crois qu’ils se sont plu. Lorsqu’il est revenu, il avait pris une façon de fumer, de se tenir… sans jamais être dans la copie. C’était fascinant. En revanche, il ne l’a pas vu plaider.

Maintenant que le film est terminé, quel regard portez-vous sur l’affaire Viguier ?

Il n’y a pas de justice sans injustice. L’un est le corollaire de l’autre. Mon film sera sans doute perçu comme une injustice par les accusateurs de Viguier. Cette affaire n’est qu’une somme de convictions. Celle de la culpabilité de Viguier en était une parmi d’autres, mais qui a intoxiqué l’opinion publique et, plus grave, tout le dossier. Aujourd’hui acquitté par deux fois, on ne peut en aucun cas remettre en question l’innocence de Jacques Viguier. Je ne sais pas ce qu’il en est de la vérité. C’est la grande victime de ce fiasco judiciaire. En ne parvenant pas à faire la lumière sur la disparition de Suzanne Viguier, la justice a condamné les enfants à l’incertitude. On attend tous naïvement d’un procès qu’il livre la vérité. Malheureusement, assez souvent, on sort de la cour d’assises avec plus de questions que de réponses. La justice ne produit alors hélas que du doute et il faut s’en contenter. C’est là que le film dépasse le fait divers pour interroger le judiciaire au sens large. Je crois qu’il n’y pas de cinéma s’il n’y pas une dimension universelle.

Le réalisateur Antoine Raimbault