Les coulisses d’une superproduction

Les coulisses d’une superproduction

L’Empereur de Paris

Un film d’une envergure rare dans le cinéma français, qui constitue pour son réalisateur Jean-François Richet un véritable défi.

C’est la troisième fois que vous tournez avec Vincent Cassel. Qu’est-ce qui caractérise votre collaboration ?

Jean-François Richet : C’est très difficile de mettre des mots sur de l’impalpable. On est surement deux animaux, mais je ne saurais pas dire lesquels. Il y a un mot qui est souvent convenu, mais il prend beaucoup de sens dans notre relation : la confiance. Et ce n’est pas rien. Et puis c’est une personne que j’aime, ce qui aide à surmonter les difficultés inhérentes à un tournage. Je sais que dans notre travail quotidien, si je boite et que je perds ma béquille, il sera là pour me soutenir. Mon travail est constitué de deux étapes distinctes : mise en scène, puis réalisation. La mise en scène c’est la base. Qu’est-ce qui détermine les déplacements des personnages dans un espace ? Quelles sont leurs interactions ? Leurs motivations donc l’émotion qui en découlera ? Quel personnage domine la scène et à quel moment ? Ma caméra sert à transmettre et à amplifier le sens que je souhaite donner à ma mise en scène. Si en réalisation j’opte pour un travelling, un plan fixe ou un panoramique… Et si la mise en scène n’est pas juste, rien de tout cela ne fonctionnera. C’est notamment pour cette raison qu’il est intéressant de travailler avec Vincent. Il a un tel instinct de vérité de la scène que quand cela « cloche », il n’a pas besoin de me le dire. Je comprends immédiatement alors que nous en étions au stade de la répétition. J’arrive à sentir la qualité d’une scène juste avec la teneur des questions qu’il me pose.

Le film ressemble-t-il à votre ambition de départ ?

Je voulais qu’il soit populaire. Que je puisse y retrouver des personnages et le souffle des romans populaires de fin XIXè, début XXè, tout en respectant l’histoire avec un grand « H » et en évitant les invraisemblances de ce style de romans. Sans que je ne l’évoque avec eux, les producteurs m’ont confié après la première projection que cet aspect ressortait nettement. J’en suis content. Je sais que je peux encore pousser un peu plus le curseur. « L’Empereur de Paris » sera mon étalon si j’ai de nouveau la possibilité de réaliser un autre projet de cette ambition.

 Aviez-vous en tête un film de référence avant de vous lancer ?

Du tout ! Mon influence en la matière serait plutôt Alexandre Dumas, son univers, ses personnages, et aussi les romans populaires du début du XXè siècle tels que Maurice Landay a pu en écrire. Comment traiter un personnage réel dans une fiction sans trahir l’époque ? Comment utiliser une certaine codification du roman populaire afin de l’adapter à notre dramaturgie cinématographique ?

 Vous dites aimer les personnages qui se révèlent dans l’action. En quoi est-ce le cas de Vidocq ?

C’est un homme qui dit non. En prenant son destin en main, il dit non au déterminisme social. J’aime qu’un personnage soit confronté à une situation où nécessité fait loi. Mais l’action ne m’intéresse que si elle le transforme. Vidocq est en fuite, cherche à se libérer. Très vite se pose la question du prix à payer. Pour obtenir sa lettre de grâce, il a entrepris d’aider la police. Il réalise que son efficacité risque de l’enfermer dans ce rôle. Ce qui revient à quitter une prison pour une autre.

Comment appréhende-t-on le tournage d’un film d’époque qui nécessite beaucoup de décors ?

Paris sous l’Empire, cela a un coût. Et je me refuse de tourner contre des murs, j’essaye toujours d’avoir le maximum de perspectives, ce qui évidement n’est pas la solution la moins coûteuse. À un moment, on se dit que la seule façon de faire le film, c’est de le tourner à l’étranger. On avait le choix d’aller à Prague, dont on dit que certaines rues ressemblent aux parisiennes. Prague, c’est Paris pour les Américains qui n’y connaissent rien. De plus, je n’ai pas envie de tourner dans un pays de l’Est simplement parce que c’est moins cher. Je suis redevable de mon pays, je suis un enfant de la République. Chaque fois que je pourrai défendre l’exception française, je le ferai. D’autant qu’on a d’excellents artisans. Les producteurs étaient sur la même ligne. Beaucoup auraient dit: « Il y a ce qu’il faut à Prague. On y va. »  Éric et Nicolas Altmayer ont dit non. Des producteurs qui vous laissent la possibilité de rêver… C’est rare. Restait à faire en sorte de maîtriser le budget. Les remaniements du scénario sont une nécessité : avec Éric Besnard, on a retravaillé, une quinzaine de versions afin que notre rêve soit réalisable sans aucune concession artistique.

Vincent Cassel évoque l’aspect « classique » de votre narration…

C’est probablement le plus beau compliment qu’on puisse me faire ! La mode, c’est déjà vieux. Le classique en revanche est intemporel. Ça ne sent pas le sapin, ça traverse le temps. Les cinéastes que j’aime s’appuient sur la grammaire classique et ne cherchent pas à multiplier les mouvements de caméra ou le nombre de plans. Quand on a demandé à John Ford pourquoi il ne bougeait pas sa caméra, il a répondu qu’en présence de personnages statiques, il n’avait aucune raison de le faire. On peut avoir des fondements classiques tout en expérimentant et avoir une signature prononcée.

Il parle aussi de sa « fierté » d’avoir participé à ce film qu’il qualifie de « pari » dans un contexte de mutation du cinéma. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Si vous avez de l’argent, vous financez un film risqué, ou une comédie avec laquelle vous êtes sûr de récupérer vos fonds ? Je comprends la position des financiers. Pour autant, un film réussi qui sort au bon moment peut rencontrer un large public. Mon film favori reste « Napoléon » d’Abel Gance, et je revois encore « Octobre » d’Eisenstein régulièrement, car chaque fois, il me rappelle que le cinéma, ce peut être aussi ça : du sens, de l’art. Un film coûte tellement cher aujourd’hui que sa fabrication relève parfois du commerce. Pourtant, on peut veiller à ne pas déplaire au public – ça ne sert à rien – sans pour autant niveler par le bas, et le divertir sans avoir recours à la comédie. C’est le pari que fait « L’Empereur de Paris ». Je n’ai rien contre les comédies. Pour moi, le cinéma est pluriel. Je déteste les postures et le cynisme. J’ai eu plaisir à regarder « Camping », par exemple. Mais les comédies ne sont pas toutes réussies. Divertir, les Américains le font très bien, avec des films et des cinéastes aux univers différents. Quand j’ai réalisé « Mesrine », on me disait : « On ne dirait pas un film français. » Mais c’est bien un film français, et je suis fier qu’il soit français ! À l’époque, il me semblait naturel qu’on me fournisse quatre-vingts voitures d’époque pour une scène. Aujourd’hui, avec « L’Empereur de Paris », je mesure ma chance d’avoir participé à un projet d’une telle envergure. La première fois que je suis arrivé sur le décor, j’ai embrassé les pavés. Parce que je sais que si le film ne marche pas à hauteur de ce qu’on espère, ce sera sans doute la dernière fois qu’un tel projet se monte. J’espère que le public viendra en salle, pas uniquement pour nous. Pour le cinéma français. Si tous les deux ans, il n’y a pas une grosse machine hors comédie qui marche, on va péricliter. Comme les Allemands et les Italiens, qui avaient pourtant un cinéma formidable.